Descartes, Méditations métaphysiques/ Nietzsche, Par-delà Bien et Mal
« Il y a quelque temps déjà que je me suis aperçu que dès mes premières années j’avais reçu quantité de fausses opinions pour vraies, et que ce que j’ai depuis fondé sur des principes si mal assurés, ne pouvait être que fort douteux et incertain ; de façon qu’il me fallait entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de toutes les opinions que j’avais reçues jusque alors en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir quelque chose de ferme et d’assuré dans les sciences (…).
Je m’appliquerai donc sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. Or il ne sera pas nécessaire pour arriver à ce dessein de prouver qu’elles sont toutes fausses, de quoi peut-être je ne viendrai jamais à bout ; mais, d’autant que la raison me persuade déjà que je ne dois pas moins soigneusement m’empêcher de donner créance aux choses qui ne sont pas entièrement certaines et indubitables, qu’à celles qui nous paraissent manifestement être fausses, le moindre sujet de douter que j’y trouverai suffira pour me les faire toutes rejeter Et pour cela il n’est pas besoin que je les examine chacune en particulier, ce qui serait d’un travail infini ; mais, parce que la ruine des fondements entraîne nécessairement tout l’édifice, je m’attaquerai d’abord aux principes, sur lesquels toutes mes anciennes opinions étaient appuyées (…).
Je supposerai donc qu’il y a, non point un vrai Dieu, qui est la souveraine source de vérité, mais un certain malin génie, non moins rusé et trompeur que puissant, qui a employé toute son industrie à me tromper. Je penserai que le ciel, l’air, la terre, les couleurs, les figures, les sons et toutes les choses extérieures que nous voyons, ne sont que des illusions et tromperies, dont il se sert pour surprendre ma crédulité. Je me considérerai moi-même comme n’ayant point de mains, point d’yeux, point de chair, point de sang, comme n’ayant aucun sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses. Je demeurerai obstinément attaché à cette pensée ; et si par ce moyen, il n’est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d’aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement. C’est pourquoi je prendrai garde soigneusement de ne point recevoir en ma créance aucune fausseté, et préparerai si bien mon esprit à toutes les ruses de ce grand trompeur, que, pour puissant et rusé qu’il soit, il ne me pourra jamais rien imposer (…).
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Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade que rien n’a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente ; je pense n’avoir aucun sens ; je crois que le corps, la figure, l’étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu’est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu’il n’y a rien au monde de certain.
Mais que sais-je s’il n’y a point quelque autre chose différente de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute ? N’y a-t-il point quelque Dieu ou quelque autre puissance qui me met en l’esprit ces pensées ? Cela n’est pas nécessaire ; car peut-être que je suis capable de les produire de moi-même. Moi donc à tout le moins ne suis-je point quelque chose ? Mais j’ai déjà nié que j’eusse aucun sens ni aucun corps. J’hésite néanmoins, car que s’ensuit-il de là ? Suis-je tellement dépendant du corps et des sens que je ne puisse être sans eux ? Mais je me suis persuadé qu’il n’y avait rien du tout dans le monde, qu’il n’y avait aucun ciel, aucune terre, aucuns esprits ni aucuns corps ; ne me suis-je donc pas aussi persuadé que je n’étais point ? Non certes ; j’étais sans doute si je me suis persuadé, ou seulement si j’ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n’y a donc point de doute que je suis, s’il me trompe ; et qu’il me trompe tant qu’il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu’après y avoir bien pensé et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition : Je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la profère ou que je la conçois mentalement (quoties a me profertur, vel mente concipitur).
Mais moi qui suis-je, maintenant que je suppose qu’il y a quelqu’un qui est extrêmement puissant, et, si l’on ose dire, malicieux et rusé, qui emploie toutes ses forces et toute son industrie à me tromper ? (…) Je trouve ici que la pensée est un attribut qui m’appartient : elle seule ne peut être détachée de moi. Je suis, j’existe : cela est certain. Mais combien de temps ? Autant de temps que je pense ; car il se pourrait bien que si je cessais de penser je cesserai en même temps d’être ou d’exister. Je n’admets maintenant rien qui ne soit nécessairement vrai : je ne suis donc précisément parlant, qu’une chose qui pense (…) c'est-à-dire un esprit.»
[§16] (…) Si j’analyse le processus exprimé par la proposition « je pense », j’obtiens une série d’affirmations téméraires qu’il est difficile, voire impossible, de fonder : par exemple que c’est moi qui pense, que, d’une façon générale, il existe quelque chose qui pense, que penser est un acte et un effet qui procèdent de l’être conçu comme cause, qu’il y a un « je », enfin que l’on a déjà établi ce que désigne le mot « penser » et que je sais ce que signifie penser. Car si je n’ai pas tranché ces questions pour mon compte, comment jugerai-je que ce qui se passe en moi n’est pas plutôt un « vouloir » ou un « sentir » ? Bref, ce « je pense » présuppose que je compare mon état présent avec d’autres états connus de ma personne, afin de me prononcer sur sa nature ; d’où il suit que, par cette mise en relation avec un « savoir » venu d’ailleurs, l’état en cause ne comporte pour moi aucune « certitude immédiate ». – Au lieu de cette « certitude immédiate », à laquelle le peuple ne manquera pas de croire, le cas échéant, le philosophe ne rencontre qu’une série de questions métaphysiques, véritables cas de conscience intellectuels, qui se poseront en ces termes : « D’où me vient la notion de pensée ? Pourquoi crois-je à la cause et à l’effet ? Où prends-je le droit de parler d’un « je », et même d’un « je » qui serait cause, et, pour comble, cause de la pensée ? » Celui qui s’autoriserait d’une sorte d’intuition de la connaissance pour répondre sur le champ à ces questions métaphysiques, comme quand on déclare : « je pense et je sais que ceci au moins est vrai, réel et certain », celui là rencontrera un sourire et deux points d’interrogation chez le philosophe d’aujourd’hui (…).
[§17] Pour ce qui est de la superstition des logiciens, je ne me laisserai jamais de souligner un petit fait que ces esprits superstitieux ne reconnaissent pas volontiers : à savoir qu’une pensée se présente quand « elle » veut, et non pas quand « je » veux ; de sorte que c’est falsifier la réalité que de dire : le sujet « je » est la condition du prédicat « pense ». Quelque chose pense, mais que ce quelque chose soit justement l’antique et fameux « je », voilà, pour nous exprimer avec modération, une simple hypothèse, une assertion, et en tout cas pas une « certitude immédiate ». En définitive, ce « quelque chose pense » affirme déjà trop ; ce « quelque chose » contient déjà une interprétation du processus et n’appartient pas au processus lui-même. En cette matière nous raisonnons d’après la routine grammaticale : « penser est une action, toute action suppose un sujet qui l’accomplit, par conséquent… » C’est en se conformant à peu près au même schéma que l’atomisme ancien s’efforça de rattacher à l’énergie qui agit une particule de matière qu’elle tenait pour son siège et son origine, l’atome. Des esprits plus rigoureux nous ont enfin appris à nous passer de ce reliquat de matière, et peut-être un jour les logiciens s’habitueront-ils eux aussi à se passer de ce « quelque chose », auquel s’est réduit le respectable « je » du passé.
NIETZSCHE, Par-delà Bien et Mal, « Des préjugés des philosophes », §§ 16 et 17